Elena vient enfin de faire connaissance avec la vraie vie. Désormais caissière à Mammouth, elle jubile. Aux commandes d'un XP112 à écran tactilo-digital, elle joue de
l'engin avec la dextérité d'un Nadal sur terre battue.
Dès les premiers jours, elle a su prendre ses marques et en femme d'affaires avertie, elle a minimisé les coûts. Constatant que les TGV ne s'arrêtaient pas tous à Croutes en Champagne
(certains ralentissaient, mais devant la hideur des lieux remettaient la gomme pour disparaître en hurlant dans le lointain), Elena a pris la sage décision de dormir sur place,
dans l'entrepôt, au rayon "sommiers". Le patron du supermarché lui a concédé cette faveur, moyennant quelques rondes de nuit, le nettoyage de l'intégralité de la très grande
surface et deux ou trois magasinages nocturnes. Il la gratifie également d'une poignée de jetons lui donnant accès à la machine à café.
Mais avant d'en arriver à cette situation enviable, Elena a lutté férocement. C'est qu'ils étaient une vingtaine pour une seule place et que les épreuves de sélection valaient leur pesant de boîtes
de crabe du Péloponèse en promo rayon frais. Dans la première épreuve, il s'agissait de montrer sa motivation lors d'une épreuve physique : ramper le plus rapidement possible sur sol gluant, en
répétant sans mollir : " Merci patron, merci patron, quel plaisir de travailler pour vous, on est heureux comme des fous". Les dix meilleurs furent retenus. Puis commencèrent les enchères. Après
quinze propositions, Elena enleva l'affaire. 2 euros de l'heure pour avoir le privilège de trôner caisse 12 face à la travée "choucroute et saucisses en chapelet". Félicitée chaudement par les
trois concurrentes malheureuses mais survivantes du hara-kiri quasi général qui s'ensuivit, Elena prit illico ses fonctions. Récupérer le sang et les boyaux du massacre pour alimenter la
charcuterie, fut sa première mission. Deux ou trois vomis plus tard, elle gagna enfin son trône. Durant huit heures de rang, elle s'acquitta de sa fonction avec brio et en fin de journée, le chef
de service vint lui remettre l'insigne de la meilleure caissière "first day", une distinction qui lui alla droit au coeur, en raison de l'épingle à nourrice notamment. En fin de semaine, elle
obtint même une seconde distinction en provenance du rayon charcuterie : un boudin à son nom. Le "Special Elena", dont la décomposition est secrète, mais rapide. Elena a désormais sa photo à
l'entrée du supermarché. Top caissière. Trop belle la vie !